Un marginal de l'excellence
De bonne taille, le corps sec et nerveux, les yeux bleus au regard
pénétrant, le sourcil en bataille, toujours les sandales
aux pieds et l'hiver un gilet de laine et un bonnet, le pas rapide,
légèrement voûté, la voix un peu haut perchée
teintée d'accent suisse, Marc Feller était un homme
qui dès le premier contact dégageait une personnalité
peu commune.
Polytechnicien de l'école de Zurich, ayant participé
à l'aventure que fut la construction du barrage de la Grande
Dixence, il avait choisi de vivre à l'écart, sur les
bords de l'étang de Berre, sous ces falaises de grès
plantées de pin et peuplées d'écureuils : là
un chalet minuscule, de grands bâtiments pour ses expériences
et ses multiples activités et tout au bord de l'eau, les célèbres
baignoires, théâtres de fêtes mémorables.
Je l'ai connu à la fin des années 70. Toujours soucieux
des autres, il m'avait proposé de venir construire mon four,
acheté en "kit", chez lui, répondant ainsi
à mon manque d'expérience. Et quelle leçon, quel
bonheur d'avoir fréquenté pendant plus d'un mois cet
homme qui nous a littéralement ouvert les portes de la céramique
en permettant aux potiers isolés dans leur île de Corse
que nous étions ma femme et moi d'approcher ce monde si lointain,
forgeant, dans le même temps, une amitié qui s'est poursuivie
jusqu'à la fin.
Nombreux sont les céramistes qui connaissent ou on entendu
parler des fours de Marc Feller, en soit une révolution, avec
leurs réchauffeurs, économiseurs d'énergie (déjà),
le principe de la cuisson mixte, et leur capacité de continuer
de monter pendant la réduction, mais quels sont ceux qui sont
capables d'évoquer ses multiples et géniales facettes
? La géologie, la physique, les métaux, la chimie et
la mécanique, - je repense à Hannibal, 403 à
plateau, véhicule sans âge, si souvent "chadoqué"
et toujours vaillante, - la céramique bien sûr, et la
cuisine !
Attention, ce n'était pas un monsieur touche à tout,
mais à chaque fois un véritable génie, le mot
n'est pas trop fort, qui allait jusqu'au bout de ses théories
et n'hésitait pas à les mettre en pratique. D'autres
pourraient, et je sais qu'ils le feront, apporter plus de détails
ou des précisions sur une machine automatique pour planter
le riz, vendue à la Chine, sur ces nombreux brevets traduits
par ses soins ou avec l'aide de sa compagne, Scampy, dans de nombreuses
langues, dont le farsi, de ses démonstrations âprement
défendues sur l'ondulation de la lumière ou sur l'origine
des dépôts de verre naturel dans le désert lybien...
Mais bien au delà de cette personnalité à l'immense
culture, je crois que Marc Feller avait surtout choisi de vivre en
amitié avec les chats, - qui n'a pas connu le siamois Yvan,
seigneur des lieux ? - et aussi avec les hommes. Pour eux il réservait
le meilleur comme à chaque début d'année, où
cessant tout autre activité, il confectionnait de délicieux
croissants aux anchois qu'il offrait à tous ceux qui passaient
lui rendre visite : pâte feuilletée tournée 16
fois, margarine pâtissière acquise auprès de professionnels
de haute volée. A se damner ! Et lui qui avait un si petit
appétit, ayant surtout le plaisir à vous voir manger
!
Il faut savoir qu'il était le seul autorisé à
pénéter dans la cuisine, une pièce de quelques
mètres carrés où il préparait des choses
simples mais qui par sa seule magie devenaient un régal. Un
jour qu'il m'avait demandé de lui rapporter des patates, j'étais
le préposé au courses, je retrouvai Scampy, attablée
pour midi : " Marc n'arrive pas à faire des frittes avec
les pommes de terre que tu lui as ramené !" Je passais
la tête par la porte de la cuisine où effectivement,
il bougonnait devant la poêle. Devant mon insistance, il finit
par les servir, et elles étaient très bonnes, mais pas
parfaites au sens de Marc Feller : l'à peu près n'était
pas de son monde ! En punition, j'eus droit à une description
de quelques 200 variétés de pommes de terre dont il
m'enseigna l'usage exact.
Nous avons appris son décès dimanche à Paris,
place St.Sulpice. L'émotion était grande aux Journées
de la Céramique, tant le souvenir qu'il laisse dans la mémoire
de nombreux potiers est fort. Vous imaginez combien tous nous avons
été profondément affecté d'apprendre cette
douloureuse nouvelle : Marc, après son accident, nous semblait
aller beaucoup mieux et nous n'imaginions pas sa disparition subite.
Marc Feller était un homme d'exception et en ce qui me concerne,
il a beaucoup contribué à faire ce que je suis devenu
en tant qu'homme et comme céramiste. Je lui en suis infiniment
reconnaissant.
C. Eissautier 12 juillet 2006